Culture

Ulrich Lebeuf, objectif MAP

Le directeur artistique du festival Map, dans l’espace consacré à Stéphane Duroy, au Musée Paul Dupuy.

Musée Paul Dupuy, un jeudi matin. Il arrive en vélo, bronzé, lunettes de soleil vissées aux oreilles, bras tatoués, l’air tranquille. Auréolé de son statut de directeur artistique du festival MAP qu’il a acquis il y a trois ans, Ulrich Lebeuf, 44 ans, est d’abord photographe et photoreporter pour Géo Magazine, National Geographic, Libération, Le Monde ou Grands reportages… Certains auraient pu s’en contenter. Cette nouvelle casquette l’encourage plutôt à explorer de nouvelles approches artistiques, à dénicher de nouveaux talents. Comme défendre la jeune génération de photographes présentée cette année à Toulouse, au festival MAP : Sandra Mehl, Bruno Fontana, Karla Hiraldo Voleau, les trois lauréats 2016 ont pu chacun bénéficier d’une bourse de 2500 euros. Aux côtés des concours et des bourses que défend Map, les invités choisis par Ulrich sont parfois des artistes longtemps oubliés, qui aujourd’hui crèvent l’image. Son plaisir est palpable. « L’année dernière raconte t-il, je tombe par hasard sur un polaroïd qui m’évoque une photo de mode des années 1970. L’auteur, Jean-Pierre Maurin, n’est visible nulle part. En prenant contact, je découvre un photographe de mode qui a arrêté le métier il y a 40 ans. Il avait notamment réalisé la première pochette de disque de la chanteuse Lio ! Marié à une ancienne égérie de Lanvin prénommée Silko, Jean-Pierre Maurin avait disparu des magazines depuis les années 1980. Le hasard de cette rencontre a permis d’exposer son travail lors de MAP 2015, et son exposition fut baptisée Silko. Aujourd’hui, il est présent en galeries dans le monde entier et passe sur France Inter ! ça, c’est le boulot d’un directeur artistique. »

La confiance dans le travail
Ulrich Lebeuf marche donc à l’instinct et à la confiance. Pas d’intermédiaire, tout doit se faire vite et en direct. Pierre Garrigues, ami et fondateur du festival en 2008 a ainsi marqué un tournant dans l’histoire et la carrière du directeur artistique : « Je travaille en confiance avec les photographes, sans passer par les galeries et les agents. Pierre a été le point de départ de ma collaboration avec MAP, dira Ulrich. Parce que je faisais partie des artistes exposés et que nous avons longtemps échangé sur notre vision artistique, nos envies, de manière très simple, Pierre a finalement pensé à moi quand Jean-Luc Marty (rédacteur en chef de Géo de 1993 à 2010) a souhaité quitter la direction artistique du festival. Aujourd’hui, nous fonctionnons en binôme. Je choisis les photographes et Pierre valide. J’ai vraiment besoin d’être proche des gens avec lesquels je travaille. Des artistes, avant tout des amis proches comme l’écrivain Alexandre Kauffmann». Le photographe signera pour cinq ans de direction artistique, « afin d’imprimer ma marque » dit-il.

Une économie de moyens
Imprégné de la culture photographique américaine, Ulrich Lebeuf appartient à la famille de l’agence Magnum, du collectif Tendance Floue, obligé de réinventer une manière d’être ensemble et de s’entraider. Quand il crée l’agence MYOP il y a dix ans, il n’y avait pas de subvention. Il fallait faire avec, se nourrir visuellement, pour acquérir une vraie démarche photographique.
« Je viens d’une économie de moyens. Quand à Arles, MYOP a investi une maison délabrée de 4 étages pour monter une exposition et qu’on a réalisé l’incroyable, Agnès Varda, Depardon, tout Magnum squattait chez nous ! La mairie n’y croyait pas. Il y avait une exposition différente chaque nuit. Après ça, le ministre de la culture a débarqué, parce qu’il n’avait plus le choix. »
Pour cette édition 2016, il a fallu cibler, car l’ambition serait d’inviter davantage. Le festival coûte cher : « Map est l’un des seuls festivals en France à produire entièrement l’événement. On paye les droits d’auteurs, nos artistes, on s’occupe de toute la logistique et je réalise même la scénographie. L’idée n’est pas d’être populaire mais accessible. Ça passe évidemment par le choix des artistes et par la scénographie. » D’ailleurs, Ulrich Lebeuf aborde chaque festival comme une « page blanche que l’on rythme ». La scénographie amène à comprendre le processus de création, mais aussi l’univers du photographe.

La reconnaissance
Il souffle cette année comme un vent de reconnaissance pour le festival MAP, à l’heure où les médias et les institutionnels parisiens commencent à lui faire de l’œil. Le jeune directeur artistique nourrit l’ambition d’en faire un dialogue entre plusieurs écritures photographiques : « Map n’est pas seulement un festival de photos pour les photographes. Je ne veux pas m’enfermer dans une écriture figée. On veut démocratiser la photographie auprès du grand public, d’où la gratuité. Map tient plus que jamais son rôle de festival et mériterait de rayonner sur le plan international. Madrid est d’ailleurs une vraie leçon pour tous les festivals français actuellement. » La reconnaissance est d’abord venue des photographes eux-mêmes. Stéphane Duroy fut l’une des belles rencontres cette année, au point de préparer un documentaire en duo. « Cet artiste a 70 ans. Lorsque nous avons échangé, il m’a déclaré avoir attendu 40 ans pour faire sa vraie première expo, alors qu’il était déjà bien connu des institutionnels. » Mise en scène oblige, la pièce consacrée à Duroy est recouverte de papier-peints défraîchi, avec ce caractère intimiste des chambres d’autrefois. Les clichés deviennent les vecteurs d’un héritage photographique, d’une signature identifiable instantanément.

Des photographes engagés
Tout semble sourire à ce fils d’artiste peintre napolitaine et d’un père parisien, pour qui photographie rime avec école de la vie. Lorsqu’il découvre « Images à la sauvette » de Cartier Bresson, à l’âge de 13 ans, New York à 17 ans, puis Toulouse, qu’il parcoure les quatre coins du globe où l’attire sa passion, Ulrich Lebeuf se revoit enfant à la fenêtre de sa classe, rêvant d’un beau prétexte pour tracer sa route. Poussé chaque fois vers la rencontre qui va faire basculer les codes établis, Ulrich Lebeuf explore, creuse et réalise.
La peinture et le cinéma nourrissent le travail du photographe, de Bacon à Basquiat, en passant par Warhol dont les œuvres de Cyril Hatt s’inspirent. « Aujourd’hui, je reçois des propositions en photo de New York ou Berlin. Mais les photographes directeurs artistiques ne sont pas nombreux. J’apprends ce nouveau métier pour continuer ma carrière de photographe parce que j’adore ça. Actuellement, j’ai trois livres en préparation. Je suis membre du jury pour le prix Mentor à Arles et m’investis auprès des écoles, mais pour moi, il est aussi important d’avoir son univers que de la technique pure. Les jeunes sortis d’écoles sont souvent trop formatés. Aujourd’hui, j’envisage différents lieux toulousains pour la thématique de MAP 2017.
J’ai récemment découvert une artiste parisienne que personne ne connaît et qui s’apprêtait à arrêter la photographie. Ce sera une vraie révélation ! ». C’est donc bien l’honnêteté de la démarche photographique qui l’intéresse, un regard personnel porté sur les choses. Pas vraiment bouleversé par l’image en tant que telle, « n’importe qui sait prendre une bonne photo ! », plutôt par ce qu’elle véhicule. « Pour moi, dit-il, l’art est politique et sociétal. Je choisis des artistes engagés. Je n’ai aucune vérité à donner, mon rôle est de questionner le travail d’un artiste. Je pense à Olivier Culmann, exposé à l’espace EDF Bazacle jusqu’à fin août qui propose une réflexion sur l’image de soi avec une série sur les selfies. « C’est tellement représentatif de notre époque s’exclame Ulrich Lebeuf. Quoi qu’on en dise, je suis convaincu que dans cinquante ans, les selfies seront exposés dans les musées ! ». On serait tenté de le croire.

Maïa de Martrin

www.map-photo.fr


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