Alain Rey, éminent linguiste, figure du « Petit Robert », avec son dernier ouvrage « Pourvu qu’on ait l’ivresse… », oscille entre Gargantua et les clochards célestes pour nos amener à l’ivresse de l’art. Désaltérant.
En cette période de bamboches déclarées, moult se penchent sur la pertinence de la bouteille de vin de garde à sortir de la crèche à grand cru, ou du bouchon doré à faire sauter de la banque à champagne. D’autres se livrent aux livres et se nourrissent d’anthologies sur les spiritueux. Tous pour chercher l’état d’ivresse de croisière tolérée, sans les excès de vitesse d’absorption alcoolique. Contre ces beuveries qui donnent des maux de tête. Par contre, il en est qui se régale le gosier quand l’ivresse leur donne des mots de tête. Avec « Pourvu qu’on ait l’ivresse. De l’alcool à l’extase: un voyage à travers les arts et les lettres », le linguiste Alain Rey, Monsieur « Petit Robert », nous invite à consommer ses écrits sans modération. Son flacon lettré s’avère être une délicieuse et gouleyante déambulation, un joyeux vagabondage dans les divers territoires de l’ivresse. De l’ivresse raisins et raisons français. De cette ivresse aux mots doux ou aux maudits. Car, en effet, certains sont ivres d’amour, d’alcool, de passion amoureuse, de passion professionnelle, ou ivres de délires sexuels ou de déviance religieuse. Comme quoi, l’ivresse a le loisir, le désir ou malin plaisir de se planter sur des terres multi-cépages, allant du spirituel au sacré, en passant par le matérialisme ou le manichéisme.
DE GARGANTUA AUX CLOCHARDS CELESTES
Alain Rey use d’un alambic à double distillation pour nous servir frais et bien frappé ou chambré et chambreur des faits historiques et des repères culturels. Avec entre les lectures, un digestif désaltérant avec la carte des cocktails à travers le monde. Comme quoi, l’ivresse revient toujours sur les lieux de ses origines dionysiennes. « Tu veux la joie? Demande-la à l’ivresse et à l’inconscience » écrivait l’artiste suisse d’origine iranienne, Sharyar Nashat. En effet , l’ivresse a ceci d’antinomique qu’elle est un vice nourri de vertus aphrodisiaques, de faire rire les parents sans faire pleurer les enfants. Transgression, méfait dans le monde chrétien, elle est pourtant le sillon du genre comique et le pied de la vigne de la critique sociale. L’ivresse désinhibe, l’ivresse soulage. Elle amène dans un ailleurs, en faisant tituber la conscience en la sortant du champ de la raison. L’ivresse habille de fantasque le vulgum pecus ordinaire et ouvre des perspectives au créateur. De l’alcoolisme heureux de Gargantua aux transes éthyliques des clochards célestes , Rimbaud, Kerouac, Ginsberg, en passant par les envolées lyriques cyclistes d’un Antoine Blondin. Comme quoi s’enivrer a toujours du vrai. Surtout avec la poésie. Comme l’affirmait Fortunat Strowski, historien de la littérature, « La poésie a ce privilège que l’on peut en boire jusqu’à l’ivresse, et ce que cette ivresse guérit de toutes les autres ».
« Pourvu qu’on ait l’ivresse. De l’alcool à l’extase: un voyage à travers les arts et les lettres », d’Alain Rey, calligraphies de Lassaâd Metoui. Edition Robert Laffont, 352 pages, 30 euros
Laurent Conreur
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