De nos jours, les belles histoires sont suffisamment rares pour ne pas bouder son plaisir d’en faire le récit. Cette belle histoire, elle nous vient de l’Aude, plus précisément du Mont Naut, sur le massif de la Malepère. En juin dernier, quelques minutes ont suffi pour qu’un orage de grêle y détruise toute la récolte de Frédéric Palacios, un jeune vigneron installé à Arzens depuis dix ans. Des cinq hectares de son domaine « Le Mas de mon Père », qu’il cultive en merlot, cabernet franc, cabernet sauvignon, malbec, carignan, chasan et auxquels il faut ajouter une parcelle de grenache et de cinsault, Frédéric Palacios n’a pu sauver le moindre grain de raisin, la plus petite baie. Pire, les vignes elles-mêmes ont été méchamment endommagées par les « boules de pétanque » qui leur sont tombées sur le paletot. Bref, tout le travail du bonhomme foutu en l’air…
Reprendre le chemin
La grêle, les orages, le gel et autres éléments qui font partie de la nature, les paysans le savent : cela peut arriver. Cela doit arriver un jour ou l’autre. Ceux qui ne s’y résolvent pas n’ont rien compris à ce bas-monde et feraient bien d’aller lire Les Bucoliques de Virgile s’ils ne veulent pas que la bêtise continue de leur manger la soupe sur la tête.
Perdre sa récolte 2014, pour ce jeune vigneron, cela aurait pu signifier la fin de son aventure, le terme de son activité. Mais c’était sans compter la solidarité d’une quinzaine de vigneronnes et de vignerons audois réunis au sein de l’association « Changer l’Aude en vin ». C’est ici que la belle histoire commence. En effet, chacun de la clique a réservé une partie de sa vendange pour Frédéric Palacios afin que celui-ci puisse « sortir » une cuvée en 2014 et maintenir « Le Mas de mon Père » à flots en attendant que la vigne reparte, que les choses rentrent dans l’ordre. Dès le mois de juillet, les soutiens se sont déployés. Une page Facebook, la « une » de L’Indépendant,et des dons venus d’ici ou là: autant de maillons pour aider le domaine. Et surtout ces vignerons pas avares de leurs grappes et avec les raisins desquels « Fred » Palacios a pu continuer à faire son métier.
Pied de nez
A la fin de l’été, le jeune vigneron a donc sillonné l’Aude et ses terroirs pour aller récupérer les cageots mis de côté à son intention. Avec tous ces raisins, il a élaboré une cuvée intitulé « La Part de l’Orage ». Une partie a été commercialisée en primeur au mois de novembre, tandis que le reste vient d’être mis en bouteille et arrive ces jours-ci chez quelques cavistes toulousains, dont La Boutique des vins aux Carmes. Après en avoir débouché les boutanches, on pourra trouver tel ou tel goût au breuvage, mais il va sans dire qu’il aura surtout les saveurs incomparables de l’amitié, du partage, du don, du sens de l’humilité et de la solidarité spontanée de celles et ceux qui savent trop combien l’on n’est rien quand on est seul. Cette « Part de l’Orage », c’est un pied de nez à tellement de choses. A l’arrogance et l’inhumanité de la société « techno-spectacularo-marchande » qui avance telle un rouleau-compresseur, à la connerie en général…
Ces artisans, cette nouvelle génération qui « monte », dans les Corbières mais aussi ailleurs, qui reprend le travail du sol (et à la main, pas en tracteur), qui relègue à distance les produits phytosanitaires, pesticides et autres fongicides, qui fait l’effort de comprendre son terroir, qui laisse aux tricheurs le soin de trafiquer les jus avec les cosmétiques de laboratoires, cette bande de joyeux drilles vient de nous donner une belle et grande leçon de vie. Bravo donc à Marc Castan, Gilles Azam, Sophie Guiraudon, Etienne Fort, Mireille et Pierre Mann, Guilhem Barré, Clément Mengus, Edouard Fortin, Rémi Jaillet, Benjamin Taillandier, Xavier Ledogar, Jean-Baptiste Sénat et éventuellement à ceux que nous oublions. Bravo à tous. Vraiment.
Jérôme Dutoit
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