Politique & Société

Plaidoyer pour la torgnole

Figurez-vous que début mars, le Conseil de l’Europe (une organisation intergouvernementale qui regroupe 47 Etats membres dont la Turquie, la Russie, l’Azerbaïdjan ainsi que des pays observateurs comme le Mexique ou le Kirghizistan) a rappelé la France à l’ordre pour la quatrième fois depuis 2003, au motif que l’Hexagone n’a toujours pas « interdit clairement toutes les formes de châtiments corporels sur les enfants ». Outre qu’il est tout de même particulièrement savoureux de se faire tirer les oreilles par une instance qui compte dans ses rangs quelques-unes des démocraties les plus éclairées de la planète et que nous avons citées plus haut, cette admonestation a fait resurgir le fabuleux débat sur l’interdiction de la fessée.
Ni une, ni deux, c’est le thème qui a été choisi par la rédaction de l’émission de France 2 intitulée Un soir à la Tour Eiffel, pour son émission de la semaine dernière. Ce soir-là donc, un plateau exclusivement féminin composé de pédopsychiatres, d’éducatrices et autres experts de la question ont ainsi « soulever le problème ». Chacune y est allée de sa « thèse », de sa « théorie », avec l’air évidemment classique de celle à qui l’on n’a plus rien à apprendre.
Vive la Suède !
Sur le plateau, il ne faisait pas bon prétendre qu’une fessée, après tout, ce n’est pas bien grave, « qu’on en meurt pas » comme on l’entend souvent. Non, ce soir-là, la fessée était semble-t-il la cause principale de toute une série de problèmes, parmi lesquels notamment, la délinquance. L’argument massue employé par l’une des invitées demeure sans réplique. Cet argument le voici. Depuis que la Suède a interdit la fessée, les chiffres de l’insécurité et de la délinquance ont chuté. Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! Comment n’y avons-nous pas pensé plus tôt ? Bêtement, nous avions cru jusqu’ici les sornettes que l’on nous avait racontées : la complexité du phénomène, l’imbrication de facteurs personnels mais aussi sociaux, les ratés de l’éducation reçue à la maison mais aussi à l’école, les loupés de la machine judiciaire. Non. Pour obtenir le paradis sur terre il suffit d’interdire la fessée.
Morveux, lardons, mioches…
Le débat prête autant à rire qu’à pleurer. Tout d’abord dans la confusion des genres qui est à l’œuvre, rassemblant les violences sur mineurs et les maltraitances avec la petite fessée adressée sur l’arrière-train des morveux. Deuxièmement, on réprime difficilement un fou rire nerveux en entendant l’une des invitées évoquer le « trauma » de la fessée, ce moment si intense en effroi. Un peu plus, et elle allait nous comparer ça à Auschwitz…
Enfin, comment une loi interdisant la fessée peut-elle être appliquée concrètement ? Sur dénonciation par les enfants ? On voit mal un bambin de 3 ou 4 ans se saisir d’un ailphone pour composer le 17. Dans ce cas, pourquoi ne pas équiper tous les foyers de caméras de surveillance, un peu sur le modèle des détecteurs de fumée? Et à la moindre fessée, hop! Retrait de l’enfant à ses parents, placement en famille d’accueil, et prison ferme pour les géniteurs.
Nous exagérons? Oui. Bien sûr. Mais il fallait écouter une autre invitée de ce débat en l’occurrence la romancière Justine Lévy, pour mesurer à quel point les débats sur la famille ont fini par installer un profond malaise. La jeune femme, mère de deux enfants qu’elle n’a jamais fessés, avoue le plus sérieusement du monde avoir « terriblement peur de la gifle qu’un jour je donnerais peut-être à mes enfants. Cela me fout une trouille terrible. J’ai très très peur que la DDASS me retire mes enfants. »
Une mère jusqu’ici irréprochable qui affirme vivre dans la crainte quotidienne que les services sociaux lui retire la garde de ses enfants : voici le genre d’auto-culpabilisation incroyable qu’un demi-siècle de discours pédago-psycho quelque-chose ont fini par générer. Avec cette vision binaire qui résume tout : les enfants sont des dieux, et leurs parents des salopards.

Jérôme Dutoit


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