Dans un roman paru en 2004 intitulé Léhaïm (qui veut dire « à la vie ! en hébreu), Michaël Sebban narrait l’histoire d’un professeur de philo, de confession juive, enseignant dans une ZEP de banlieue parisienne. Le narrateur (son double), fils d’un boucher oranais, aime le surf, les puros cubains, la kémia au moment de boire l’anisette, et passe la plupart de ses soirées dans un bar de Belleville pour y retrouver le parfum de l’enfance, celui de l’Algérie paternelle. Entre ses souvenirs, ses évocations intimes, les méandres de sa mémoire, Michaël Sebban pointait du doigt la résurgence de l’antisémitisme en France. « Je m’appelle Eli.S. Je suis juif, j’ai une tête de Juif et je n’oublierai pas cette année 2003. L’année de la plus grande vague d’antisémitisme jamais connue en France depuis la Libération. L’année où, pour la première fois, je me suis fait traiter de sale Juif » écrit-il. Depuis ces lignes qui ont à peine plus de dix ans, l’antisémitisme en France ne s’est plus contenté des seules insultes. Depuis Léhaïm, il y a eu l’assassinat d’Ilan Halimi, les attentats de Toulouse et Paris, la profanation du cimetière de Sarre-Union et des dizaines de milliers d’actes antisémites répertoriés…
Quel écho ?
Au-delà de tous ces évènements, au-delà du phénomène, au-delà des discours des uns et des autres, demeure encore un constat supplémentaire. Celui du faible écho que tout cela suscite en réalité au sein de la société française. En 1990, après la profanation du cimetière de Carpentras, il faut se souvenir que plus de 200 000 personnes étaient descendues dans les rues de Paris. Aujourd’hui, c’est à peine si la profanation du cimetière de Sarre-Union le week-end dernier a donné lieu à un rassemblement sur place. Evidemment, on peut penser que les millions de « Charlie » qui ont battu le pavé le week-end du 11 janvier ont aussi fait preuve de leur condamnation à l’égard des crimes antisémites dans leur ensemble et ont peut-être fini par se « lasser », mais il faut alors rappeler qu’en 2012, la marche commémorative qui s’était déroulée à Toulouse après les attentats de Mohammed Merah avait réuni quelques milliers de personnes seulement.
Sous influence
Il faut le reconnaître, l’antisémitisme est en voie de banalisation. D’une certain manière, et sans doute la plus insidieuse, nous sommes en train de nous y « habituer ». La preuve : le peu de vagues finalement provoquées par la récente sortie de Roland Dumas sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin, estimant que Manuel Valls pouvait être « sous influence juive » (même s’il n’a pas prononcé l’expression) en raison de l’appartenance de sa femme à la communauté. Désapprobation par-ci, indignation par-là. On n’ose imaginer le concert de cris qu’eût donné lieu un tel « dérapage » s’il avait été l’œuvre d’un Jean-Marie Le Pen. « Sous influence juive » ? On reste interdit devant le propos. L’entendre dans la bouche d’un ancien ministre des Affaires étrangères et ancien président du Conseil Constitutionnel, cela fait quand même bizarre, car dans cet échange avec Jean-Jacques Bourdin, on comprend bien que cette « influence » n’est pas jugée « bonne ». Bref, certains ont beau mettre tout cela sur le compte de l’âge avancé de Roland Dumas (92 ans), on peut aussi l’analyser autrement. Celui d’une pathétique normalisation.
Jérôme Dutoit
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