Politique & Société

Sur la crétinisation achevée des discours

Cela ne date pas d’aujourd’hui, certes, mais il apparaît tout de même que la bêtise à front de taureau, la sottise fière et orgueilleuse, l’aveuglement et la naïveté se portent actuellement comme un charme. Il suffit de feuilleter un journal, d’allumer la radio ou la télévision, pour attraper dans ses filets, en l’espace de quelques instants, une idiotie splendide. Il y en a qui éclatent, pof, comme des bulles de savon, et puis il y en a d’autres plus diffuses, qui se déploient à plus long terme et finissent par constituer des discours, des opinions. Les évènements récents s’y prêtent évidemment plus que nul autre. Après la grande communion du peuple réuni et l’unanimisme triomphant du phénomène « Je suis Charlie », ce grand cadavre à la renverse qu’est la France a vite repris son rigoureux ouvrage de craquèlement généralisé, de lézardage intégral.
Piss Christ
A longueur de tribunes, d’enquêtes, de reportages, on s’aperçoit qu’une idée fait tranquillement son chemin, celle qui voudrait que les premières victimes des attentats soient les musulmans. Evidemment, les nombreux actes islamophobes commis depuis quinze jours sont aussi abjects et lâches que n’importe quel autre! Néanmoins, considérer que les musulmans de France sont les premières victimes du terrorisme est un curieux parti pris. Ces dernières années, lorsque des catholiques intégristes s’en prenaient stupidement à des pièces de théâtre ou des œuvres picturales, personne ne montait au créneau pour affirmer que les catholiques étaient les premières victimes de ces dérapages. Au contraire, on s’en donnait à cœur joie pour dénoncer la menace réactionnaire, les relents nauséabonds et tutti quanti…
Lecteurs de Zemmour
Dans le même ordre d’idées, on entend ici ou là, en l’occurrence chez David Pujadas sur le plateau de l’émission Des Paroles et des Actes diffusée jeudi soir, cette théorie qui consiste à tenir pour responsables des attentats ceux qui, selon leurs détracteurs, « entretiennent en permanence un climat de haine ». Suivez mon regard. Dans le panier : Zemmour, Houellebecq, Finkielkraut. On imagine les frères Kouachi en lecteurs assidus des romans de Michel Houellebecq, en auditeurs pieux des chroniques matinales d’Eric Zemmour sur RTL, en exégètes profonds de l’œuvre d’Alain Finkielkraut. On imagine Amedy Coulibaly courir tous les samedis matins chez son marchand de journaux pour acheter Le Figaro et ses suppléments, notamment Le Figaro Magazine où Eric Zemmour tient une chronique hebdomadaire. Si ça se trouve, les trois terroristes découpaient soigneusement les articles pour les ranger ensuite dans un classeur, et les relire, le soir, tranquilles au coin du feu.
Dire les choses clairement
Reprenons. Les premières victimes sont donc les musulmans, et les vrais bourreaux, des journalistes et des écrivains classés à droite. Le renversement du schéma est incroyable. On nage en plein délire, pour reprendre une formule digne de Nabila. « Il faut dire les choses clairement pour être entendu », clamait Manuel Valls dans ses vœux à la presse (voir notre chronique précédente), se fendant pour l’occasion d’un énorme amalgame en évoquant un « apartheid » dans les banlieues. Dire les choses clairement ? D’accord. Les premières victimes des attentats : ce sont des dessinateurs, des journalistes, des policiers et des juifs. Quant aux vrais responsables de ces tueries, ce sont les terroristes, les djihadistes et les prédicteurs islamistes. C’est ça, dire les choses clairement.

Jérôme Dutoit


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