En préconisant l’abandon des notes et des moyennes à l’école, le Conseil supérieur des programmes vient de relancer une idée qui n’est certes pas neuve, mais qui incarne sans doute l’ultime stade dans la volonté d’achèvement du modèle scolaire français. Ce modèle, légué par la cohorte de ceux que l’on a appelé les « hussards noirs de la République », ces instituteurs, ces professeurs, ces dévots de l’enseignement qui permettaient aux enfants des mineurs du Carmausin ou du Pas-de-Calais d’acquérir le même savoir que leur camarade fils de notaire, ce modèle n’était peut-être pas le paradis sur terre mais il avait ses vertus. On avait beau être né dans le ruisseau, quand on avait le « certif’ », on maîtrisait aussi bien l’orthographe que le rejeton de la grande bourgeoisie. Et quand on n’avait rien eu dans la vie, avec l’école républicaine, on avait une chance d’échapper éventuellement à son milieu.
Fossoyeur
Depuis près d’un demi-siècle, les gouvernements de gauche comme de droite ainsi des pédagogues en quête d’originalité se sont mis en tête de détruire les connaissances et les savoirs académiques. On ne citera qu’un exemple (mais alors quel exemple !), celui du sociologue Pierre Bourdieu, écrivant noir sur blanc dans son rapport officiel remis en 1989 à Lionel Jospin : « L’importance excessive accordée à la trilogie lire, écrire, compter (…), peut, à bon droit, être considéré comme un des facteurs de l’échec scolaire. » De fait, il importait davantage de s’intéresser aux méthodes qu’aux contenus, à la forme qu’au fond, à l’écume qu’à la matière. On peut dire sans crainte que tout cela a porté ses fruits. Sans même parler des classements internationaux, aujourd’hui en France, un élève sur quatre entre en 6e sans savoir lire tandis que les cas d’illettrisme en classe de Terminale sont fréquemment relevés.
Les enfants perdus de la République
A présent que le système scolaire fabrique des ignares et des incultes (n’importe quel agent de l’Education Nationale le reconnaît en off), ne restait donc plus qu’à supprimer les moyens qui permettent précisément de mesurer leur ignorance crasse. Au Diable les notes, exit les moyennes ! Tous ces outils avilissants, discriminants, inégalitaires, doivent être jetés aux orties le plus vite possible. Or, une fois que les notes auront disparu, bien malin qui pourra estimer le niveau de réussite scolaire des élèves français. On nous dira qu’il monte, comme toujours. Le problème est que cette asphyxie terminale de l’école républicaine n’aura pas les mêmes conséquences pour tout le monde. Les enfants nés dans les milieux aisés continueront d’apprendre à lire, à écrire, à compter. S’ils ne peuvent plus faire cela à l’école, ils le feront ailleurs. Chez eux pour commencer, avec des cours particuliers payés parfois très cher. Mais les enfants dont les parents n’ont pas ces moyens-là, les enfants nés dans les milieux défavorisés, les fils de rien, les déshérités, où apprendront-ils à lire, à écrire, à compter ? Nulle part. Alors ils s’en retourneront d’où ils sont venus. Dans le ruisseau. Rejoignant une autre cohorte, celle des enfants perdus de la République.
Jérôme Dutoit
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