L’une des conséquences de la vie en démocratie « tempérée », là où l’état de guerre sur le territoire n’a plus eu lieu depuis plus d’un demi-siècle, est de produire des conceptions de la violence et de la mort totalement déconnectées du réel, de la condition humaine, du sort de l’humanité. La mort, et l’idée même de la mort, sont devenues totalement insupportables pour les « Cyber-Gédéon » et les « Turbo-Bécassine », selon les termes de Gilles Châtelet, de notre époque où les valeurs montantes du narcissisme et du consumérisme crèvent chaque jour un plafond supplémentaire. Preuve que la mort doit être éradiquée : on la nomme différemment. Comment ne pas demeurer stupéfait devant cette expression : la « fin de vie », qui se doit d’être « douce » et venir « en temps voulu » ? La « fin de vie »… Mais cela commence quand la « fin de vie » ? Quand on est vieux ? Quand la mort approche ? Hélas, n’est-ce pas dès la naissance que la mort se rapproche ?
Le rêve des terroristes
Au-delà du langage, qui est l’arme ultime du totalitarisme comme l’a montré George Orwell, certaines tendances et débats en cours illustrent l’extrême sentimentalité qui caractérise désormais les sociétés occidentales. L’émoi suscité ici où là, sur les réseaux sociaux le plus souvent, par les actes de torture infligés à un chat, les mobilisations contre le gavage des oies et des canards destinés à donner du foie gras, les mobilisations anti-corridas, est évidemment révélateur. Certains crimes, aussi lâches et odieux soient-ils, le sont également.
Aujourd’hui, plus besoin par exemple de perpétrer des attentats de masse, échafaudés des mois durant, pour ébranler un pays entier et fragiliser le corps national. Cette sentimentalité aiguë est une arme inespérée qui se trouve désormais dans les mains du terrorisme international. De nos jours, deux paires de victimes dans une école ou devant un musée, l’assassinat d’un otage, font fléchir les opinions publiques comme jamais un Ben Laden ne l’aurait imaginé. Imaginez un instant, un seul instant, l’état d’effondrement émotionnel dans lequel serait le pays si les 300 lycéennes nigérianes détenues depuis six mois parmi les activistes de Boko Haram, et aujourd’hui exposées en première ligne lors d’affrontements armés, eussent-été françaises ?
Indécence
Dans un tout autre registre, le traitement médiatique et politique de la mort de Rémi Fraisse, le jeune étudiant en botanique retrouvé sans vie dans la nuit de samedi à dimanche sur le site du futur barrage de Sivens (Tarn) où anarchistes et forces de l’ordre s’affrontent depuis plusieurs semaines lors d’oppositions parfois très violentes, en dit très long également. Des Unes de Libération (mardi, mercredi, jeudi) aux déclarations en tous genres venues de la classe politique, ce drame trouve un écho national et révèle un étonnement indécent pour tous ceux qui prospèrent sur le cadavre. Un étonnement qui confine à la bêtise. Car à Sivens, cela fait plusieurs semaines que les affrontements ont basculé dans une violence que longtemps les médias « donneurs de leçons » ont ignorée. Et quand les journées passent au rythme des tirs de flash-ball, des jets de pierre, de grenades, des coups de matraques et des explosions de cocktail Molotov, il y a potentiellement le risque que cela finisse très mal. Car les guérillas qui se soldent sans victime, il n’y a que dans les jeux vidéo que cela existe.
Jérôme Dutoit
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