« Le séisme », « Le choc », « Big bang », « France FN », « Victoire par chaos »…La revue de presse ce matin après le succès hier du FN aux élections européennes, avec 25 % des voix exprimées, a semé une onde de choc sur le territoire national. Le parti frontisre a gagné son pari de devenir de le premier parti de France lors d’une élection majeure, laissant loin l’UMP empêtré dans ses affaires et aux oubliettes le PS, le parti d’un gouvernement désavoué et d’un Président de la République rejeté.
Mais le FN ne triomphe pas seulement dans les urnes…Ces derniers mois, quiconque promène régulièrement sa curiosité dans les librairies aura pu remarquer la profusion de livres, parus récemment, consacrés au parti présidé par Marine Le Pen. Depuis une trentaine d’années et la première véritable percée électorale du Front national aux européennes de 1984, une poignée d’ouvrages, le plus souvent sous forme d’enquêtes journalistiques, se sont succédé de loin en loin sans connaître autre chose qu’un succès aussi relatif qu’éphémère.
Etonnamment, le sinistre 21 avril 2002 avec la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour face à Jacques Chirac (qui est encore jusqu’à présent le grand « fait d’armes » du Front national) ne modifia guère un rythme de croisière que le reflux électoral des présidentielles de 2007 n’avait aucune raison de bouleverser. Par ailleurs, il faut rappeler qu’à cette époque, les débuts du sarkozysme triomphant s’affichaient déjà comme une promesse, un créneau éditorial beaucoup plus rémunérateur.
SULFUREUX
Le renouveau du Front national, incarné au sommet de l’édifice soit par des femmes (Marine, Marion…) soit par des lucioles médiatiques (Gilbert Collard…), s’accompagne de l’arrivée d’une base militante plus hétérogène (on y vient désormais en famille) et d’un discours reformulé autour de la revendication pour le moins surprenante de l’héritage gaulliste. Agrémentée de réels succès électoraux (présidentielles, municipales, européennes), la nouvelle boutique frontiste intrigue le chaland. Troisième force politique du pays, le FN voit les enquêtes d’opinion révéler que de moins en moins de Français se sentent éloignés de ses « idées ». Parallèlement à cette « normalisation », le FN conserve encore son caractère sulfureux. Ses détracteurs médiatiques, en premier lieu desquels le quotidien Libération ou l’hebdomadaire Les Inrocks, sont désormais contraint de reconnaître à cette entreprise aux « relents nauséabonds » une popularité et un écho grandissants. Outre que l’inlassable dénonciation du Front national semble au fil du temps avoir davantage contribué à son succès qu’à enrayer sa dynamique, les plus malins ont bien compris que la « bête immonde au ventre toujours fécond » possède évidemment un joli potentiel marchand.
FAINEANTISE
Depuis le mois de janvier, pas moins de sept titres ont ainsi été édités, en vue du calendrier électoral du printemps. Mises à part l’étude rigoureuse, documentée et pénétrante de Pierre-André Taguieff (Du Diable en politique, réflexions sur l’antilepénisme ordinaire) ainsi que l’ouvrage pas tout à fait dénué d’intérêt de Pascal Perrineau (La France au Front), le reste de la production dissimule péniblement son opportunisme et sa fainéantise. D’Alain Hayot et son Face au FN, la contre-offensive à Pierre-Yves Bulteau qui signe En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême-droite, en passant par le « régional de l’étape » Michel Wieviorka ou encore le témoignage des repentis Nadia et Thierry Portheault, ce ne sont pas les ouvrages de pure circonstance qui manquent. La plupart n’excède pas les 80 pages, c’est dire la profondeur des analyses. Cette profusion de parutions révèle enfin le pouvoir d’attraction et de répulsion qu’exerce le Front national, en clair cette fascination dont aucun autre parti politique français ne peut se prévaloir aujourd’hui. Face au Front national, les commentateurs, les journalistes, les politiques et les citoyens ressemblent finalement à des spectateurs sagement assis en rangs d’oignons, comme on le serait devant un cracheur de flammes ou un lanceur de couteaux.
Jérôme Dutoit
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