Politique & Société

Elections européennes : l’évident désaveu

Parlement européen

 

Encore une fois, le scrutin européen auquel les citoyens sont conviés le 25 mai prochain s’annonce comme un excellent millésime pour l’abstention. Depuis 1979, de consultations en consultations, la cuvée monte en gamme. En 2009, l’abstention moyenne à travers les Etats membres s’élevait à 57%. Le record, détenu par la Slovaquie (entrée dans l’Union Européenne en 2004), culmine à 80%. A ce niveau, la légitimité des résultats pose évidemment un certain nombre de questions, mais le statu quo demeure pour l’instant la seule réponse apportée par les démocraties à de telles avanies électorales. En France, dès le début de la campagne des élections européennes, les gazettes n’ont eu de cesse de mettre en lumière ce désintérêt des électeurs pour le scrutin continental. Au-delà des raisons profondes qui expliquent le phénomène, cette consultation intervient cette année dans l’Hexagone quelques semaines seulement après les municipales. Or il est vérifié que la proximité d’échéances électorales génère systématiquement une forme de lassitude préjudiciable aux taux de participation.

DES INSTITUTIONS MECONNUES
Si l’abstention n’épargne aucune élection, celle des européennes recèle quelques spécificités qui tiennent précisément aux connaissances que les électeurs ont des institutions européennes, mais aussi à l’image qu’ils se font de l’Europe elle-même. A l’instar de beaucoup d’autres institutions, celles de l’UE, à la fois dans leurs rôles et dans leur fonctionnement, sont largement méconnues. Une fois dans l’isoloir, muni de sa carte électorale, le citoyen a bien conscience d’élire un représentant qui siègera au parlement de Strasbourg, mais en sait-il réellement beaucoup plus ? Peut-il citer les deux principaux partis au parlement ? Sait-il par exemple qu’à la différence du parlement français (Assemblée nationale et Sénat), le parlement européen n’a aucun pouvoir de proposition ?
Les médias ont beau faire œuvre d’instruction civique et de pédagogie à l’aide de nombreux graphiques, schémas et illustrations, il faut avoir bien du temps libre pour s’y intéresser et démêler les fils du très subtil montage institutionnel lentement élaboré depuis les Traités de Rome de 1957.

REFORME MIRACULEUSE?
A ce déficit de connaissance qui n’a rien d‘anormal (on ne demande à personne d’être un expert en droit constitutionnel), il y a aussi chez les électeurs un ressenti plus profond qui éclaire le réflexe abstentionniste. Celui, tout d’abord, d’être pris pour des imbéciles. Elus ou ministres rivalisent d’interviews au fil desquelles il est expliqué en substance que « l’Europe est une chance inouïe », qu’elle est un pilier essentiel, qu’elle protège des crises, etc…
Que, même si elle fonctionne mal, si on l’a élargi trop vite, si ceci ou cela, eh bien il faut la réformer et qu’à ce moment-là tout rentrera dans l’ordre. Le problème est que ce discours de la réforme miraculeuse, cette réponse du « toujours plus » quand au contraire on s’inquiète qu’il n’y en ait déjà trop, voilà trente ans qu’il est rabâché à droite comme à gauche. Puis il y eut surtout le coup de grâce de 2007, celui qui pour beaucoup d’électeurs signifia qu’ils ne se déplaceraient plus jamais pour un scrutin européen. Cette rupture définitive, ce fut la signature du Traité de Lisbonne qui reprenait quasiment tout ce contre quoi les électeurs s’étaient prononcés deux ans plus tôt lors du référendum sur le projet de réforme de la constitution.

L’EUROPE BUISSONNIERE
La classe politique a beau se gargariser d’expressions ronflantes telles « L’Europe des peuples », encore faudrait-il se souvenir qu’il en existe un, de peuple. Et que pour lui, la plupart du temps, l’Europe politique est au mieux une abstraction, au pire un ennemi. A quelques jours du scrutin, il n’y a rien de tel pour comprendre les ressorts de ce désamour que d’arpenter, comme le fait Eric Dupin dans Voyages en France, les départementales de ce pays fatigué par la modernité. Il faut s’arrêter en bord de route et discuter avec le céréalier du Lauragais, l’éleveur de bœuf de Chalosse, le chasseur de palombes au cœur des Landes, le maraîcher des causses du Lot ou encore le producteur de foie gras, à Manciet, dans ce Gers profond des bastides où la vigne vierge grignote les piliers de la halle centrale où le samedi on tient marché. Les voilà donc ces citoyens, qui n’en demandaient pas autant à cette Europe à 28 Etats, avec ses 193 listes présentes à ces élections en Hexagone, à cette énorme machine à laquelle, finalement, plus personne ne comprend rien.

Jérôme Dutoit

 


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