Culture

Depardieu: « Des valseuses » à DSK, un poids lourd au coeur de plumes

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Il a consciemment ou inconsciemment construit la fascination ou le rejet qu’il suscite. Gérard Depardieu, l’ogre à l’intonation vocale si féminine et le parfum de femme aux éfluves rebuffades coup de cornes taurines, est ce double qui n’a jamais vécu au cinéma et au théâtre des rôles monolithiques, dans le sens premier où l’on ne pose pas quelque part un Depardieu espérant qu’il ne bouge pas. Depardieu est un colosse sculptée par Rodin avec les pieds d’argile d’une Barbara à la fragilité cristalline. Avant de la voir enfiler le peignoir de Dominique Strauss-Kahn pour une nuit new-yorkaise descente aux enfers dans « Welcome to New York » d’Abel Ferrara, sortie en vidéo à la demande sur internet le 17 mai et peut-être en projection particulière lors du Festival de Cannes, l’acteur, pour qui tout passe par l’instinct et non par l’intellect, a levé le rideau sur le théâtre de sa vie, à travers diverses conversations vérités, avec le magazine Télérama notamment. Sa jeunesse canaille et compliquée, le comédien sans contrefaçons, la France et le fisc, son exil, Poutine et la Russie. Si certains pensent que Depardieu s’aime s’écouter parler, ils devraient l’écouter parler avec toute sa nudité et sa pudeur.

IL A VECU CE QUE LES AUTRES APPRENNENT A L’ECOLE
Depardieu le Castelroussin est un gamin déscolarisé. Et comme moult de ses décrochés du système comme aujourd’hui encore, la galère et la débrouille sont les seuls tenants et aboutissants. « J’ai toujours opté pour les stratégies de survie » confie l’ado qui a quitté les bancs de l’école avant le lycée, « J’avais 12 ans quand je trafiquais les stocks de l’armée américaine basée à Châteauroux. Je gagnais déjà plus d’argent que mes parents que j’aidais. A 17 ans quand j’arrive à Paris, je suis analphabète, bègue et hyper-émotif, et avec un vocabulaire plus que minimum. » Une trajectoire plus que cahotique qui n’a jamais mis Gérard Depardieu dans une case. La raison matrice qui fait que l’acteur n’a jamais été, n’est et ne sera jamais formaté. Il aime dire d’ailleurs que « J’ai toujours eu le sentiment d’avoir vécu ce que les autres avaient appris à l’école. J’ai respiré le Moyen Age à travers « Martin Guerre », le XVIIe siècle avec « Cyrano », La Révolution avec « Danton », le XIXe siècle avec « Balzac » et « Camille Claudel et Rodin », et l’Occupation avec « Le Dernier Métro ». Tout ce que je sais me vient des autres. Je les ai écoutés. » Si Depardieu a su se taire pour se faire accepter, il sait aujourd’hui parler pur se faire aimer ou haïr.

« DSK: JE NE ME SUIS PAS PRECIPITE DANS LE ROLE. J’ETAIS DEGOUTE »
Comme DSK, le président du FMI promis à la présidence de la République, adulé alors, puis vomi après la nuit cauchemar du Sofitel à New York. Un DSK que Depardieu ne portait pas d’ailleurs dans son coeur mais qu’il a pourtant accepté de jouer. « Je ne me suis pas précipité dans ce rôle avec gourmandise, j’étais même un peu dégouté, acquiesce-t-il, et d’ajouter, « Les hommes politiques ne sont que très rarement des modèles de vertu. S’ils veulent rester des hommes sans se renier, c’est impossible. C’est ce dilemne qui est fascinant. C’est tout ce qui a derrière l’affaire DSK qui m’a attiré: la tragédie d’un homme au sommet de sa puissance piégé par ses pulsions parce qu’il n’a jamais, trop sûr de lui, voulu les remettre en questions. » Dans le film de Ferrara où Depardieu porte le nom de Devereaux, on peut peut-être trop facilement y décoder un lynchage médiatique identique à celui vécu par Depardieu avec son exil fiscal. Il rectifie de facto: « Je n’aime pas le pouvoir à n’importe quel prix. Je ne me sens pas suffisamment sûr de moi pour me sentir au-dessus des lois. Mon lynchage médiatique n’a rien à voir. Les médias en ont voulu à Deveraux car ils l’avaient placé très haut, malgré tout ce qu’ils savaient. Pour moi, ce départ ne correspondait pas à une fuite à cause de mes responsabilités fiscales, mais parce qu’à 63 ans, je n’étais plus sûr de pouvoir donner 87% de mon salaire, et peut-être plus de 100% avec mes pensions familiales et les déductions que ne bénéficiaient plus mes entreprises. » Quand on fait un feed-back sur l’acteur jouant DSK, Depardieu avoue n’avoir rien vu, ni lu sur lui, sauf le descriptif des événements par le FBI. Il se montre même plus prompt, plus tranché même: « On est souvent meilleur dans les rôles que l’on n’aime pas. On n’y est pas piégé par l’affect. Je voulais montrer le drame d’être traqué, puis inculpé. » Et là l’âme est triste et la chair est froide.

IL VA BIENTOT JOUER TOLSTOI EN RUSSIE
Froid comme cette Russie qui le fascine. Cette Russie de folie , de violences, de guerres et de paix et de paradoxes. Cette Russie de son ami Poutine qu’il ne qualifie pas de « dictateur car les dictateurs affament leur peuple, et que personne ne crève de faim en Russie. Poutine peut faire froid dans le dos quand il parle aux oligarques, mais il a été élu. Mais moi, c’est surtout l’histoire et la culture qui m’attachent à la Russie. » Et La Russie s’attache à Depardieu, à ce Tolstoï from France, à ce moujik troubadour. « Je vais bientôt interpréter Tolstoï d’ailleurs là-bas au cinéma. » Pour réincarner l’auteur d »Anna Karénine » qui lui-même haissait, autant que ses serfs l’adulaient lui réclamant de ne jamais les libérer de son joug. Pour encore un Depardieu poids lourd au coeur de plumes.

Laurent Conreur


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