À l’ère où le numérique reste un des rares secteurs qui connaissent une croissance dans le domaine du divertissement culturel, on peut s’interroger sur la place qu’occupe encore aujourd’hui le théâtre dans le cœur du public. Arrêtons-nous sur cet art qui, depuis Jean Vilar se dit « populaire » pour en dessiner les contours. Demandons-nous pourquoi encore aujourd’hui le « quatrième mur » n’a pas à pâlir devant la puissance pourtant grandissante des écrans.
QUEL THÉÂTRE ?
Il y a autant de raisons d’aller au théâtre que le nombre de places occupées dans chaque salle ! De la comédie grand public au théâtre d’auteur, du théâtre privé au subventionné, des salles de grande production au plus petit théâtre de poche, il y en a pour tous les goûts et toutes les envies ! Amateurs de textes, de performances d’acteurs, de mises en scène audacieuses ou simples spectateurs voulant se divertir, le théâtre offre encore aujourd’hui ce qu’aucun écran ne peut projeter : la possibilité de rêver et de s’évader devant un spectacle vivant. C’est là tout l’enjeu de cet art dont la magie repose sur l’émotion vécue, sur l’indicible lien qui unit acteurs et spectateurs dans un espace-temps défini. Le théâtre reste un des rares lieux qui offre du rêve dans une réalité tangible, dernier rempart contre l’invasion du virtuel, fabrique d’émotions synthétiques.
UN THÉÂTRE RESPONSABLE ?
N’oublions pas que l’origine du théâtre était de divertir le peuple, de lui raconter des histoires. Ceci pour qu’il puisse réagir, pour le faire réfléchir. Les comédiens antiques n’étaient-ils pas la voix des dieux ? Même si aujourd’hui la dimension sacrée a totalement disparu de notre culture occidentale, il subsiste encore ce que les anciens appelaient la « Catharsis », phénomène par lequel le public éprouve passions et émotions au travers de la représentation. Il y a donc une dimension non plus sacrée mais éthique ou du moins morale dans la représentation théâtrale. Une dimension que chaque compagnie de théâtre se doit de porter et de défendre, consciente de la responsabilité qui lui incombe à demander à un public de payer sa place pour s’asseoir et se taire dans le seul but de venir l’entendre.
Pour échapper à la définition trop restrictive du théâtre engagé, parlons plutôt d’un théâtre responsable qui s’engage. Un engagement qui n’est pas forcément motivé par une quelconque idéologie mais plutôt par une volonté de questionner le spectateur, de ne pas l’enfermer dans des réponses subjectives, pour ouvrir la porte vers un dialogue qui met à l’honneur le doute et l’émotion. C’est ce que réussit magistralement Thomas Ostermeier dans ses créations et notamment dans » Un ennemi du peuple » créé au Festival d’Avignon 2012. Une pièce qui revisite le texte d’Ibsen mettant en exergue la modernité du message qu’il porte : toujours combattre la résignation, échapper au dogme de la pensée unique, accepter le doute pour commencer à penser par soi-même. L’engagement d’Ostermeier va jusqu’à rendre le public acteur de l’histoire en l’invitant dans un dialogue parfois virulent avec les différents protagonistes de la pièce.
UN THÉÂTRE COLLECTIF ?
L’engagement signe d’ouverture, s’illustre également dans la mixité des arts qui émerge de plus en plus dans les mises en scène. Depuis une vingtaine d’années, les arts de la scène ont agrandi leurs compétences : la vidéo, la danse, la musique, les arts plastiques sont intégrés au théâtre avec évidence. Dans cette volonté de se servir de tout ce qui peut enrichir le spectacle vivant, les troupes de théâtre se sont transformées en collectif d’artistes pour plus de liberté et pour créer de nouvelles voies d’expression venant compléter la voix du comédien.
Jean Bellorini, metteur en scène talentueux de la nouvelle génération, l’a bien compris en mixant danse, chant, musique live et théâtre, au service de textes classiques qu’il dépoussière avec brio. On se souvient de son magnifique spectacle « Paroles gelées » créé au TNT en 2012. Une adaptation « Onirico-Barock’ » du texte de Rabelais pour le plus grand plaisir d’un public enfin réconcilié avec le vieux français.
UN THÉÂTRE TRANSGRESSIF ?
Parce que la création ne connaît pas de limites, le théâtre lui aussi, bouge, se dépoussière, repousse ses frontières. Le transgressif donne le ton, on expose les corps, l’acteur se met à nu pour de bon et affronte le regard d’un public habitué à la pornographie ordinaire. Et puisque le théâtre est censé être le miroir de nos codes, l’obscène, dont l’étymologie signifie en dehors de la scène, s’invite sur les plateaux. Parfois maladroite, souvent racoleuse, la nudité des corps devient monnaie courante dans le théâtre public. Mais au milieu de ce déballage gratuit, émerge quelques trésors précieux où le transgressif prend tout son sens : celui de casser les codes pour en donner de nouveaux. Des créations synonymes de liberté, d’audace et de jubilation aussi bien pour les comédiens que pour le public. On pense alors aux Chiens de Navarre, véritables punks du théâtre, qui depuis deux ans dérangent avec intelligence les planches du Théâtre Sorano. Leurs jeux et leur propos sans limites pointent du doigt l’idiotie de nos codes et nous poussent à chaque instant à nous demander « Mais jusqu’où vont-ils aller ? » Alors même que leur message est justement de nous dire « Mais jusqu’où vous nous poussez à aller ? »
Responsable, collectif ou transgressif, le théâtre est fait pour tous. Il a encore de très belles années à vivre! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de rencontres artistiques, d’émotions inédites, d’échappées oniriques… Alors demandez le programme et sortez !
Delf Bentolila & Nico Dandine, By Collectif, observateurs culture de ToulousePost
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