Sports & Loisirs

Xavier Garbajosa, le charme discret de la tragédie

« Il manque un chapitre à ma vie de rugbyman. »

Il a tout du héros bunuelin. De la lumière à l’ombre. Où la proximité entre la gloire et la cruauté ne tient qu’au jugement d’un os qui vous ronge.  Où quand le bonheur est mis à genou par la fatalité. Xavier Garbajosa, belle gueule d’ange, a croisé un démon qui l’a vampirisé pour lui sucer le sang du succès. Et pourtant, rien ne prédisait à cette star honnête du rugby une déflagration dans le cosmos des soucis et des douleurs.  Crucifié sur la croix de la gloire sur le terrain de la mésaventure.

« 22, VOILA GARBA! »

Toulousain de coeur et de corps, avant saignements et mutilations, Garba n’a pas été jeune soumis au regard à la mutuelle de recruteurs associés, attendant en Rois mages l’Epiphanie d’un talent d’évidence. « J’ai commencé le rugby à 5 ans dans une association à Montaudran, ensuite, ma famille est partie à Saint-Orens, et là je me suis au foot, mais il me manquait le combat du jeu de rugby. J’ai ensuite signé à Castanet et j’ai intégré Sports-Etudes à Jolimont sous la houlette de Claude Debat. C’est en deuxième année cadet que mes parents ont été contactés par Robert Labatut pour intégrer le Stade Toulousain. Et là, quand on vous ouvre les portes du Stade, on y va en courant. Je joue alors à l’arrière avec les juniors Reichel entraînés par Daniel Santamans avec des gars plus âgés que moi, comme Ugo Mola, Thomas Castaignède ou Yannick Bru. Là j’apprends vite. On est champions de France. C’est alors que Guy Novès m’intègre à 18 ans au stage de la première à Bort-les-Orgues, au cours duquel je me fais une entorse au genou. Je ne me fais pas opérer car je dois passer le bac et que j’ai besoin de la note sport pour assurer mon examen » se remémore Xavier Garbajosa, sans savoir que cette blessure a peut-être déjà à cet instant desquamé sa renommée à venir, « Puis je me fais opérer et je vis une saison blanche. Je ne gamberge pas car je n’ai encore rien prouvé au staff du Stade. Je suis bien pris en main médicalement, et mon désir est de vite rejoindre le groupe de la une. » Xavier Garbajosa sait qu’au Stade, on ne le mettra pas sous la lumière s’il n’allume pas la lampe de ses qualités. « Je sais que je n’ai pas un talent pur, alors je bosse. Dès la saison 1998, je commence à m’imposer et Guy Novès me lance en me disant: c’est ta chance, joue ton match et on te gardera dans le groupe. Il n’en reste que quand tu es au Stade, tu sais que tu seras vite regardé. »

« ON PEUT ALLER SUR LA LUNE, ALORS ON PEUT ME SOIGNER… »

Plus qu’un regard pour lui, une fixation sur une évidence. Résultat: un débarquement en Bleu roi sur le tapis des faveurs médias. « Lors du Tournoi 98, chaque équipe peut appeler non plus 21 joueurs mais 22. Et un journal titre: 22 voilà Garba! » Et là, c’est l’ascenseur …avant l’échafaud. Ce salop. « La finale de la Coupe du Monde 1999 après la demi-finale gagnée contre les Blacks. C’est l’embellie  jusqu’en 2003: meilleur marqueur d’essais, la Coupe d’Europe, et le Stade qui veut me faire signer, comme il l’avait seulement fait avec Emile Ntamack, un contrat longue durée, car Guy Novès voulait que je devienne le capitaine de l’équipe. » Citius, altius, Crésus. « On ne gagnait pas les salaires que gagnent les joueurs aujourd’hui. Mais pour moi, c’était magique. » Jusqu’à que le méchant magicien lui joue encore un tour de passe-passe, grippe cette belle mécanique, et transforme d’un coup de baguette maléfique cette Ferrari en carrosse claudiquant sur une seule patte. « Lors du Tournoi 2003 contre le Pays de Galles, mon genou fait crac. Le diagnostic est très sévère. Les médecins me disent qu’il n’y a pas de solutions. Je n’y crois pas. On peut aller sur la lune, fabriquer des avions supersoniques. Alors, on peut me soigner. Je vis alors le sale scénario d’un vieux film. »  Le professeur Saillant, une éminence, lui assène une évidence, pire qu’une manchette meurtrière en pleine course vers la ligne promise: « Les crampons, tu peux les ranger. » Il ne désarme pas, Xavier Garbajosa n’est pas de nature à rendre les armes sans combattre. Pire, même il charge le barillet des efforts. Trop peut-être. Il tire, tire, tire sur la corde pour ne pas s’épandre sur son mauvais sort: « Je ne cessais de me dire: je vais vous montrer que je vais y arriver. Je bouffais des anti-inflammatoires. Mais sur chaque appui, je vivais un calvaire. J’ai fait une arthroscopie pour nettoyer le genou. Je ne suis pas endormi pour voir. C’était os contre os, c’était abrasif. Je suis quand même pris dans la groupe pour la Coupe du Monde 2003 en Australie, alors je m’entraîne comme un fou. Je dis à Bernard Laporte que je n’en peux plus. Je ne peux plus marcher. Nouvelle opération, six mois d’arrêt. Un calvaire. La douleur me rendait fou. A 3 heures du mat’, je me levais, je faisais de la muscu. Il y a des jours où j’avais envie de me péter le genou. J’avais honte, j’avais peur, je ne pouvais plus faire ce que je faisais avant. » La culpabilité et la victimisation entraient en force dans la même mêlée et ruckaient son optimisme naturel.  Et l’inéluctable sifflait la fin de son match contre un adversaire sans pitié. « A mon niveau, je suis un handicapé de la vie. Je ne peux plus courir, monter les marches sans me tenir à la rampe. Je ne peux pas faire de ski avec mes enfants. Des choses, peut-être mineures pour certains, qui sont pour moi des contraintes terribles. »

Xavier Garbajosa aimerait tant sortir de ce néant pour retourner nu dans son passé enfant. Il pendrait alors au crochet de boucher cette vache destiné dans le vestiaire de l’oubli sans acrimonie . Rien n’aurait été, tout pourrait advenir. Disparaitraient dans une brume indistincte les frayeurs, les douleurs et les pleurs. « J’ai commencé un livre sans l’avoir fini. C’est si beau de choisir sa fin de carrière. Je me console avec les moments exceptionnels que j’ai vécus. Je me reconstruis depuis la rencontre avec Natacha en 2005, en pensant à mes enfants, en songeant à réussir ma vie, pas la vie. » Aujourd’hui entraîneur et conseiller pour la technique individuelle des jeunes du Stade, commentateur avisé rugby pour Eurosport et impliqué dans les affaires immobilières, Xavier Garbajosa allume d’autres flammes après s’être brûlé au soleil de la gloire. Il ne mérite que la lumière éclatante.

Laurent Conreur


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