Culture

Et 1, et 2 et 3 Auteuil

auteuil

Si, si croyez-moi, Daniel Auteuil est d’une drôlerie vivace. Mieux même, il sait vous rendre un instant loufoque et incongru, ce qui passerait pour une pose ou une afféterie chez d’autres comédiens rôdés aux promotions sans canapé, au serre-pince en serrant les fesses, est chez lui d’une désarmante sincérité. Et ce même s’il exerce dans un absurde à la Ionesco. « Vous prenez une pomme de terre que vous partagez en deux, vous y placez au milieu un rouge-gorge, ah, c’est une recette barbare, mais elle a existé. » Désarmant, comme pris dans une épuisette surréaliste à la Tim Burton, Daniel Auteuil adoucissait l’intensité qui lui mangeait les joues quand il avait posé sa valise de réalisateur-acteur lors la sortie officielle de sa mouture « La fille du puisatier. » Un classique intemporel de Marcel Pagnol revisité par l’Ugolin de Jean de Florette, le judas des sources de la Treille, torturé de délires, de délits et de douleurs. « C’est Jacqueline Pagnol, le fille de Marcel, qui m’a dit de relire les grands rôles, et c’est ainsi que pour ma première de réalisateur, je me suis lancé dans la réécriture de ce film qui demeure en résonance des échos de mon enfance à Avignon, les valeurs, le comportement de l’humain et la force des sentiments. Mon but n’était  pas de reproduire, de dépasser ou d’égaler la version originale.  Mais de raconter cette histoire aujourd’hui sur ce thème fort de la paternité. »

« Tourner mon biopic, impensable, il y a trop de choses à ne pas dire »

Raviver le feu que l’on croyait trop vieux, il paraît-il des terres brûlées donnant de plus de blé qu’un meilleur avril, et quand vient le soir pour qu’un ciel flamboie, le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas. Et dans ce sillon nuptial, Daniel Auteuil plante la graine d’une carrière parallèle, nouvel époux à sa vie d’acteur. Un Auteuil de regain qui efface un bail d’avanies de critiques, comme il l’avait déjà gommé dans « Donnant, donnant ». Il est bien loin l’Auteuil s’affichant en respiration artificielle, et sans sucre et sans sel, rivalisant dans la livraison poids lourd avec Depardieu. « Donnant, donnant » avait clos cette mauvaise passe, où l’on avait retrouvé en version originale l’Auteuil majeur de  Larcenaire. Bandant dans un rôle de tordu, littéralement à la redresse de tueur sauveur sans le vouloir, Daniel Auteuil, comme un boudu sauvé des eaux empoisonnées, refaisait surface en tombeur sans le savoir. Et c’est le même au propre comme au figuré que l’on croise aujourd’hui dans les rues barbares du cinéma. Un Auteuil Brando bandé, période « Sur les quais », sans surcharge pondérale, arçonnant cette machine 7eme art, à toute berzingue, le défi en badge sur son cuir bien vieilli, avec un horde d’acteurs magnifiques rebelles pour une cause. « C’est vrai que je suis très amoureux des virées en moto, et ce depuis très jeune. »

Comme une tirade à tiroir, Daniel Auteuil a souvent répété: « La connaissance du public permet aussi de ne pas forcer les choses quand on interprète un rôle. Ce que j’aime dans le cinéma, c’est qu’il joue pour nous. Le cinéma nous porte. C’est un art beaucoup plus interactif qu’on ne le pense .

Le spectateur lui-même participe, pour une grande part, au rapport qu’il entretient avec le film et le personnage. Mais, pour arriver à cela, il faut aller dans la bonne direction. » Clap de suite, surtout pas de fin. Daniel Auteuil a faim de poursuivre cette aventure humaine…en revisitant les classiques qui lui fendent le coeur. La famille Pagnol, en donateur pour l’universel, lui injecterait bien la trilogie « César, Fanny, Marius ».  Sang pour sang, Auteuil  offrira ses veines. Au fait, un jour, donnera-t-il son hémoglobine pour qu’un receveur irrigue un corps de réalisateur? « Un biopic sur moi, vous n’y pensez, il y a tellement de choses que l’on ne peut pas dire… » délivrant un rire pagnolesque. Aujourd’hui, avec son ami Richard  Berry et Didier Flamand, dans « Nos femmes » d’Eric Assous mis en scène par ce même Richard Berry, le Vauclusien, aux trois facettes, acteur, réalisateur et homme de théâtre, offre une version acide du rapport d’amitié entre les êtres. Pas si loin d’une drame à la Pagnol…

Laurent Conreur


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